Du Bassin du Congo à l’Amazonie : le regard de Nadège Mézié sur les coopérations interbassins
Du Bassin du Congo à l’Amazonie : le regard de Nadège Mézié sur les coopérations interbassins
L’Amazonie et le Bassin du Congo concentrent une part exceptionnelle de la biodiversité mondiale et jouent un rôle majeur dans les équilibres climatiques. Malgré des contextes différents, les communautés scientifiques de ces deux grands bassins font face à de nombreux enjeux communs : comprendre les effets du changement climatique, mieux connaître et suivre la biodiversité et les forêts, associer les communautés locales à la recherche et renforcer les capacités scientifiques.
Pour explorer les passerelles possibles entre ces territoires, nous avons posé trois questions à Nadège Mézié, docteure en anthropologie et spécialiste de la coopération et de la diplomatie scientifiques. Depuis avril 2025, elle est Experte Technique Internationale auprès du Centre Franco-Brésilien pour la Biodiversité Amazonienne (CFBBA), où elle contribue au développement des coopérations universitaires et scientifiques entre acteurs français et brésiliens engagés dans la recherche en Amazonie. Interlocutrice de l’initiative One Forest Vision pour le Bassin amazonien, elle apporte également son regard sur les rapprochements possibles avec les communautés scientifiques du Bassin du Congo.
Trois questions à Nadège Mézié
Quels sont les grands enjeux de recherche communs à l’Amazonie et au Bassin du Congo ?
Bassin du Congo et bassin amazonien partagent en commun des écosystèmes aux nombreuses similarités. Les deux régions sont des hotspots exceptionnels de biodiversité et elles sont pareillement confrontées à des menaces, liées au changement climatique et aux actions anthropogéniques dont les pressions sont de plus en plus insistantes (déforestation, pollutions, extraction minière et pétrolière, urbanisation sans planification, monocultures, etc.) qui pourraient, si rien n’est fait, aboutir à la disparition à plus ou moins long terme de ces forêts. Le besoin de science, de recherches de terrain, de modélisation, de formation n’a jamais été aussi pressant dans ces régions. Dans les deux cas, ce sont les mêmes nécessités de recherche et de nouvelles modalités de recherche qui se font jour et qui font dialoguer de manière étroite la science avec la société : connaissance de la biodiversité, connaissance des impacts au changement climatique sur les écosystèmes tropicaux et leur résilience à ces changements, préservation de la biodiversité (avec une implication à plusieurs niveaux : populations locales, politiques publiques aux différents niveaux administratifs, droit et accord au niveau international, secteur privé), valorisation des produits naturels selon des orientations de développement durable, participation des populations locales aux recherches, formation des jeunesses locales, dialogue des savoirs traditionnels et des savoirs dits académiques, intrication des questions sociales et des questions environnementales (les forêts tropicales du bassin du Congo sont habités tout comme celles du Brésil – on compte pas moins de 20 millions d’habitants dans l’Amazonie brésilienne), impossibilité de délier de la recherche sur les forêts et les zones humides les aspects d’urbanisation et d’infrastructure. Rien ne peut plus retarder donc la rencontre de la science sur et faite sur le bassin du Congo et celle faite et sur le bassin Amazonien.
Comment pourrait-on favoriser davantage le partage d’expériences entre les communautés scientifiques des deux bassins ?
Comment amener deux communautés scientifiques qui ne travaillent pas historiquement ensemble, comme c’est le cas entre la communauté scientifique du bassin du Congo et celle du bassin amazonien, à s’adresser l’une à l’autre, à trouver un terrain commun de collaboration, à développer des outils qui leur servent de pont pour entamer de premières coopérations ou pour accélérer ? Dialoguer, partager des expériences, collaborer impliquent que l’on connaisse son partenaire, que l’on sache, plus ou moins, quelles sont ses méthodes, les connaissances et les équipes qu’il va mobiliser, les infrastructures auxquelles il a accès. Collaborer c’est s’engager auprès de collègues de travail qui portent en eux des traditions académiques, s’inscrivent dans un monde scientifique localement et nationalement structuré et naviguent dans des réseaux internationaux de recherche. Collaborer c’est aussi faire preuve de confiance, sans confiance, il n’y a pas de coopération universitaire et scientifique. Deux institutions peuvent vouloir sceller un accord, mais si les chercheurs, eux ne se re-connaissent pas, ne découvrent pas les affinités académiques nécessaires au travail conjoint, la coopération est vouée à l’échec. Il y a donc un travail préalable qui consiste à opérer une première approche, à mettre en contact, à mettre en présence. Cette première étape nécessite des dispositifs simples sous la forme de webinaire de matchmaking, de missions exploratoires, de mobilités courtes croisées. Le mieux est de pouvoir conjuguer l’ensemble de ces dispositifs : un webinaire ne remplacera jamais la rencontre présentielle. De ce premier moment, on ressort souvent avec une idée bien affermie de si ça va marcher ou pas, si ça va prendre ou pas, s’il y a eu « match ». Car oui, il y a dans les premières rencontres entre des chercheurs qui ne se connaissent pas, qui n’ont pas encore travaillé ensemble, quelque chose de l’ordre de la cour : mener des recherches sur les mêmes sujets ou sur des sujets en dialogue ne suffit pas. À ces dispositifs qui permettent d’initier une coopération, d’autres doivent pouvoir se substituer qui permettent à la fois de structurer et d’institutionnaliser les relations engagées. On peut alors recourir à des dispositifs comme les mobilités longues pour chercheurs et étudiants, la co-direction ou la co-tutelle, des projets de recherche conjoints, ou des activités qui permettent d’entretenir régulièrement la relation (séminaires partagés en ligne ou présentiels sur des aspects méthodologiques et/ou théoriques, colloques ou autres événements scientifiques à plusieurs éditions, summer schools et autres écoles théoriques et/ou de terrain). L’écologie tropicale et, de manière plus générale, tout ce qui a trait au changement climatique et à la biodiversité requièrent le recueil et la collection de données sur des plateformes, parvenir au partage de ces données, selon des principes FAIR, constituent aussi un enjeu de collaboration essentielle, d’autant plus dans un contexte Sud-Sud. L’ensemble de ces dispositifs s’inscrivent le plus souvent dans le cadre d’accord de coopération ou de MOU. Des chercheurs travaillent ensemble, leurs institutions donnent un cadre juridique, un appui et une reconnaissance à la collaboration. Le CFBBA avec OFVi ont initié de premiers rapprochements des deux communautés, à travers la participation de chercheurs gabonais et congolais à la COP 30 à Belém à la caravane fluviale Iaraçu et à la participation à des événements et table-rondes qui réunissaient ces chercheurs avec des chercheurs brésiliens. Nous sommes également en cours de création, en partenariat avec UVED (Université Virtuelle sur l’Environnement et le Développement Durable) et la CAPES (agence brésilienne de financement de l’enseignement supérieur) d’un MOOC consacré aux forêts et zones humides tropicales qui rassemblera les expertises de scientifiques du bassin du Congo, de France et du Brésil.
À plus long terme, comment imaginez-vous une coopération scientifique plus structurée entre l’Amazonie et le Bassin du Congo ?
Je rappelais dans ma réponse à la première question que les thèmes de recherche commun ne manquent pas, mais une collaboration est d’autant plus riche et fructueuse que les partenaires ont à partager des expériences, des méthodes, des innovations singulières, qui se rencontrant contribuent à des processus de crossfertilité. Il est assez évident que les deux bassins qui nous occupent peuvent bénéficier de ces effets vertueux et productifs ! Pour structurer et rendre pérenne cette coopération, on pourrait imaginer un grand programme de recherche interbassin, à plusieurs volets et interdisciplinaires, qui reposerait non seulement sur des projets de recherche conjoints mais aussi sur des partages d’expérience systématisées et intégrées aux processus de recherche (méthodes, technologies, travail avec les populations locales), sur des mobilités courtes et longues le plus possible croisées (bourses, chaires, professeurs invités Brésiliens dans les pays du bassin du Congo et de scientifiques africains dans les institutions brésiliennes), la création de double diplômes et la mise en place de séminaires et cours partagés en modalité hybride. Ce type de coopération interbassin doit nous amener à innover dans les formes de collaboration, à réfléchir à de nouvelles configurations Nord-Sud, Sud-Sud, Nord-Sud-Sud, à réaffirmer que la science nous unit, entre nations, entre continents et qu’elle doit pouvoir nous maintenir en relation, bienveillante et généreuse, avec les non-humains (vivants et non vivants).
Nadège Mézié est docteure en anthropologie de l’Université Paris Cité. Sa thèse a porté sur la paysannerie haïtienne et ses rapports à la religion. Elle a ensuite effectué plusieurs séjours postdoctoraux au Brésil, notamment à l’UFRGS, à la PUCRS et à l’Unicamp.
En 2020, elle rejoint le Consulat général de France à São Paulo en tant qu’attachée pour la science et la technologie, et amorce alors un tournant vers la diplomatie scientifique. En 2024, elle devient conseillère en relations internationales auprès de la présidence de la FAPESP, la fondation de financement de la recherche de l’État de São Paulo.
Depuis avril 2025, elle est Experte Technique Internationale (ETI) auprès du Centre Franco-Brésilien pour la Biodiversité Amazonienne (CFBBA). Elle y assure, aux côtés de ses collègues brésiliens, le secrétariat du Centre et contribue au développement de coopérations universitaires et scientifiques entre les acteurs français — notamment de la Guyane française — et les institutions brésiliennes engagées dans la recherche en Amazonie. Son activité l’amène à partager son temps entre Brasília et les différents territoires amazoniens.
Pour Nadège Mézié, œuvrer en faveur de la coopération scientifique et universitaire en Amazonie ne relève pas seulement de la négociation d’accords entre institutions ou de la mise en place de dispositifs de financement. Cela repose aussi, et surtout, sur les relations humaines, les rencontres de terrain et une connaissance fine des réalités locales dans lesquelles la science se construit.
Elle est par ailleurs secrétaire du conseil d’administration de l’Agence Universitaire de la Francophonie au Brésil et membre du Comité d’éthique de l’Institut Pasteur de São Paulo.
Lancé en mars 2024 par les présidents français et brésilien, le Centre Franco-Brésilien pour la Biodiversité Amazonienne (CFBBA) vise à renforcer la coopération scientifique entre la France et le Brésil pour l’étude et la conservation de la biodiversité en Amazonie. Il encourage notamment les collaborations entre la Guyane française et les États brésiliens voisins d’Amapá, Amazonas, Pará et Roraima.
Le Centre rassemble universités, instituts de recherche et acteurs scientifiques autour de cinq grandes thématiques : biodiversité ; savoirs des peuples autochtones et communautés locales ; observation de la Terre, forêts et changement climatique ; biodiversité, santé et alimentation ; bioéconomie.
Des thématiques qui font directement écho aux recherches conduites dans le Bassin du Congo par les communautés scientifiques de l'initiative One Forest Vision (OFVi). Le CFBBA offre ainsi un exemple intéressant pour réfléchir à de nouvelles coopérations interbassins, fondées sur le partage des connaissances, des méthodes et des expériences.
Présent au Brésil depuis plusieurs décennies, l’Institut de recherche pour le développement (IRD) au Brésil développe une coopération scientifique centrée sur les relations entre les sociétés et leur environnement, dans une perspective de développement durable et en lien avec les Objectifs de développement durable (ODD).
Fondés sur l’interdisciplinarité, les projets menés avec les partenaires brésiliens couvrent de nombreux enjeux : changement climatique, biodiversité et écosystèmes tropicaux, ressources en eau, usage des sols, sécurité alimentaire, risques naturels, santé-environnement, migrations et inégalités sociales.
La coopération est particulièrement dynamique, avec plus de 40 projets conjoints de recherche, 30 scientifiques expatriés et plus de 213 missions par an. Basée à Brasília, la représentation de l’IRD assure le lien avec les principales institutions brésiliennes de coopération scientifique et l’Ambassade de France, tout en accompagnant les chercheurs et partenaires dans le développement de leurs collaborations.
Depuis le 1er septembre 2023, Abdelfettah Sifeddine est le représentant de l’IRD au Brésil. Géologue et chercheur à l’IRD depuis 1994, spécialiste de la variabilité climatique en Amérique latine, il s’appuie sur l’équipe de la représentation à Brasília pour assurer la représentation institutionnelle de l’Institut, soutenir les projets franco-brésiliens et renforcer les liens entre les communautés scientifiques des deux pays.
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